mercredi 15 novembre 2017

Le Journaliste et l'assassin, de Janet Malcolm,

Le 17 Février 1970, aux États-Unis, deux jeunes filles et leur mère enceinte sont retrouvées assassinées dans l’appartement familial. Le père, Jeffrey MacDonald, s’en sort avec quelques blessures légères. Blanchi dans un premier temps, l’homme est rattrapé par l’affaire quelques années plus tard. Il croise alors la route de Joe McGinniss, un célèbre écrivain-journaliste en quête d’un nouveau best-seller. Les deux hommes s’entendent sur un projet de livre. À l’annonce du verdict qui condamne MacDonald à trois peines de prison à vie, McGinniss fond en larmes, comme tous les membres de la défense. Incarcéré, MacDonald entame une longue correspondance avec son « ami » écrivain qui, de son côté, ne manque pas de lui témoigner son affection. Quatre ans plus tard, McGinniss publie son livre. MacDonald y est dépeint sous les traits d’un meurtrier psychopathe. Stupéfait, ce dernier décide d’intenter un procès à l’écrivain-journaliste.
Janet Malcolm nous plonge au cœur de cette folle histoire et s’interroge sur l’écriture, la trahison et la complexité des rapports entre l’auteur et son « sujet ». Son récit nous conduit notamment à De sang-froid, le chef-d’œuvre de Truman Capote. Considéré outre-Atlantique comme un classique, Le Journaliste et l’assassin est classé parmi les cent plus grands ouvrages de non-fiction de la Modern Library (Random House).
Quatrième de couverture par l’éditeur François Bourin.
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Ouvrage très intéressant sur l’éthique dans le journalisme, Janet Malcolm profite d’une affaire pour reposer une question encore sans réponse : un journaliste peut-il abuser de la confiance du pire criminel pour lui soutirer des informations ? Pour beaucoup, le journaliste n’a pas à rougir de honte pour avoir manipulé un pervers narcissique, un violeur ou un meurtrier sans sentiments. Mais pour beaucoup d’autres, un criminel un être humain, emprisonné pour être puni et qui n’a pas à subir d’outrages supplémentaires.
Janet Malcolm ne tranchera pas dans ce débat : ce sera à vous de faire votre propre avis à la fin de votre lecture grâce à l’exemple qui a déchiré l’ex-militaire Jeffrey MacDonald et le journaliste Joe McGinniss.

Jeffrey MacDonald est accusé d’avoir tué un soir ses deux fillettes et sa jeune épouse enceinte. Le tableau émeut et fait du criminel un père indigne, un mari violent et un monstre de sang-froid. Mais l’affaire n’est pas simple et MacDonal, encore aujourd’hui, affirme son innocence malgré un comportement étrange.
Il veut raconter son histoire et il trouve pour porte-parole Joe McGinniss, un journaliste qui a quelques livres témoignages à son actif et qui semble être le seul à pouvoir faire entendre sa version, de plus, les ventes auraient financé sa défense.
Une amitié est entamée entre les deux hommes : MacDonald se livre totalement car, comme le dit Janet Malcolm, les personnages principaux des non-fictions sont bavards, incorrigiblement bavards. En tant que journaliste, McGinniss recueille, enregistre, répertorie et construit alors sa matrice pour son livre Fatal Vision.
McGinniss garde secrète la rédaction de son œuvre, n’en dit rien à MacDonald : l’ancien militaire ignore que son ami dresse en fait un portrait peu flatteur. Au moment de la publication, c’est la douche froide : MacDonald est dépeint comme un odieux personnage et coupable en plus de ça ! Fatal Vision donne une série-télé et MacDonald est aussi glaçant qu’un Hannibal Lecter.
Son combat tombe à l’eau et il traîne McGinniss au tribunal pour mensonges et abus de confiance.

Janet Malcolm est également journaliste et ce n’est pas la petite scribouillarde au style plat : elle maîtrise les mots et Le Journaliste et l’assassin est un essai qui flirte avec le romanesque. Lire ce livre est plaisant car elle y met les formes comme une histoire tout en n’oubliant pas la réalité de la situation : Malcolm entraîne dans une réflexion bien articulée et intelligente.
Plus que tout, j’ai apprécié son ironie : des pointes régulières qui pimentent cette affaire et illustrent parfaitement les propos que Malcolm avance.

« À l’instar des jeunes hommes et femmes aztèques choisis pour le sacrifice qui vivaient dans la facilité et le luxe jusqu’au jour fatidique où on leur arrachait le cœur, les sujets d’un article ou d’un livre savent parfaitement ce qui les attend quand les jours fastes du vin et de la rose – la période des interviews – auront pris fin. Et malgré cela, ils disent encore oui lorsqu’un journaliste appelle, et malgré cela, ils ne manquent jamais d’être surpris par l’éclair du couteau. »
P. 188

Un livre très intéressant qui n’impose pas de point de vue : Le Journal et l’assassin apporte des faits sur le journalisme, le milieu judiciaire, les secrets des interviews et surtout l’éthique dans le métier de journaliste de fait-divers.

             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• Discret en France, ce fait-divers a pourtant été un véritable phénomène aux États-Unis. 
• NOTE : Toutes les chroniques de livres en rapport avec la Psychologie ou la Criminologie se trouve dans l'onglet "Bouts de Papier".


lundi 13 novembre 2017

Pour Éloïse, de Magali Ségura,

Peut-on échapper à une prophétie ?
À cause de celle des Trois Fées, le prince Axel ne pourra plus jamais connaître l’amour. Pourtant, il est tombé amoureux des yeux d’Éléa, la jeune justicière qui s’oppose à l’infâme duc Korta. Pour elle, Axel affronte le Monstre de la Forêt Interdite lors d’un duel mortel. Pour elle, les résistants resserrent leurs rangs.
Chacun se lance dans un combat contre la mort. Les compagnons de la forêt décident d’armer les villageois pour contrer l’oppresseur. Parmi eux, Chloé, une petite fille de cinq ans, semble douée d’un étrange pouvoir. Est-ce l’atout majeur dont les justes ont besoin ?
Car Muht, le chef de guerre allié au duc Korta, pourrait bien devenir l’Adversaire qu’attend Éléa pour l’ultime affrontement…
Quatrième de couverture par Milady.
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La carte qui vous sera utile.

Même si le premier tome de Leïlan n’était pas un coup de cœur, j’ai vite enchaîné avec le second pour retourner dans ces forêts dangereuses et découvrir la suite de l’histoire d’Axel et Victoire.
Dans une continuité parfaite, Pour Éloïse réunit les mêmes ingrédients que son prédécesseur : végétation omniprésente, résistance et action romanesque, le lecteur ne risque pas d’être dépaysé !

Ceci dit, même si on est gâtés par quelques révélations, cette suite souffre du syndrome commun à beaucoup de seconds tomes : "le tome de transition". Les moments les plus marquants sont ceux avec la petite Chloé et Jerraïkar, j’oserais même dire qu’ils deviennent peu à peu des personnages très chers et hauts en couleurs, mais les personnages secondaires restent malheureusement trop secondaires.

Quelques longueurs viennent ralentir la lecture, notamment autour de la romance entre Axel et Victoire (qui, je dois l’avouer, ne m’atteint pas plus que ça...). C’est dommage qu’ils éclipsent presque le reste de leur compagnie qui est vraiment fascinante pourtant !

Toutefois, c’est un petit manque de souffle qui ne décourage pas : la fin est tout de même prometteuse mais Pour Éloïse n’est pas un tome qui me marquera vraiment, effacé par les tomes précédent et (certainement) suivant. Je vais me jeter sur la conclusion avec moins d’empressement… mais avec tout de même cette envie de savoir comment tout cela va se terminer.

             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• Lire la chronique du tome précédent : Les Yeux de Leïlan.

mardi 31 octobre 2017

Prey,

« Bonjour, Morgan. Nous sommes le lundi 15 mars 2032. » 
Morgan Yu, neuroscientifique, est à quelques jours de devenir membre de la prestigieuse station spatiale Talos I où des expériences vont révolutionner l’humanité : les neuromods, invention de la famille Yu, sont des implants neuronaux permettant à n’importe qui d’être polyglotte, virtuose de la musique ou encore génie mathématicien.
Le monde semble être à l’aube d’une nouvelle ère, mais un tel changement demande des sacrifices et Morgan Yu va découvrir des secrets qui pourraient être dangereux pour la Terre.
Résumé par le Vampire Aigri.
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Bien qu’il n’ait pas la note maximum, Prey a été un véritable coup de cœur. Comment je le sais ? Car j’ai désormais une furieuse envie de me mettre à la science-fiction littéraire et ses dérivés horrifiques (alors béni soit le Culte d’Apophis car j’ai déjà noté quelques noms grâce à ses critiques !).
Alors oui, Prey souffre de quelques problèmes techniques que j’aborderai mais je vais commencer par le point essentiel : son histoire (multiple) et son cadre de science-fiction pleinement exploité.

Beaucoup de critiques ont affirmé que le scénario de Prey était prévisible, alors que personnellement, j’ai été sans arrêt prise de cours : retournements de situation et émotions fortes, le joueur est aussi perdu que Morgan Yu. Qui est Morgan Yu d’ailleurs ? Et bien à vous d’en décider.
Dès le début, vous pouvez choisir le sexe du personnage de façon totalement libre : que ce soit une femme ou un homme, les possibilités d’histoires ne changent pas. Ses relations (dont une romance) ne changent pas et ses aptitudes non plus (l’homme n’aura pas plus de force que la femme, etc). Une carte de la parité jouée à fond, donc !
Mais ce que j’admire davantage, c’est que le personnage est une feuille blanche (enfin, à moitié blanche, ayant un père chinois et une mère allemande) : vos actions façonnent votre personnalité, vos choix auront un impact sur la fin, c’est ça qui change le scénario. Vous pourrez faire de Morgan une personne noble ou absolument monstrueuse.

Certes, la promesse des choix libres est la devise d’une majorité de jeux aujourd’hui, mais Prey peut s’en vanter sans rougir : une partie ne suffit pas pour découvrir le jeu dans sa totalité. Vous êtes libre de sauver vos collègues ou de les tuer, utiliser des neuromods ou vous en passer, suivre les conseils de l’intriguant January ou l’ignorer pour faire votre chemin… Chaque partie recommencée est une nouvelle histoire et moi-même je n’ai qu’une hâte : refaire le jeu et changer totalement mes décisions.


Et ce, malgré les défauts techniques de ce nouveau chouchou qui se concentrent surtout au niveau du gameplay : les quêtes ne sont pas toujours très claires et le fonctionnement de la map est épineux (je ne l’ai compris qu’à la fin de ma première partie…). Quelques bugs aussi comme la difficulté de rentrer dans les conduits d’aération où il faut s’y reprendre à plusieurs reprises…
Pourtant, un point ingénieux efface ces soucis : la liberté du scénario s’étend jusqu’au gameplay. Quand vous devez atteindre un point, plusieurs chemins sont à chaque fois possibles selon les capacités et la volonté du joueur. Vous pouvez vous infiltrer, foncer dans le tas (ce qui ne changera rien au caractère de Morgan par contre), pirater, casser… Les possibilités sont multiples et si vous êtes bloqué, c’est que vous ne cherchez pas assez.
(Je dis ça parce que j’ai galéré au début avant de prendre l’habitude de fouiner partout et découvrir plein de lieux !)
Alors oui, la prise en main n’est pas aisée, mais une fois maîtrisée, c’est un plaisir.
Et puis Prey permet de voyager dans l’espace, dans le néant total et l’effet est saisissant ! J’ai même cru être malade la première fois à force de tenter des pirouettes, tient…


Un autre défaut est reproché à Prey : le graphisme un peu vieillot. Ceci dit, je ne partage pas ce point de vue car j’accorde plus d’importance à la conception graphique et là, on ne peut pas reprocher à Arkane Studio d’être en retard ou fainéant. Prey est une sorte de "Bioshock de l’espace" avec une architecture lounge sobre et chic qui fait de Talos I un Titanic de la galaxie.
Plus qu’une station où est invitée l’élite mondiale des scientifiques et des savants, c’est surtout un lieu où collègues travaillent, rient, se disputent, s’attachent ou se détestent. Et quelques tranches de vie se trouvent encore sur les ordinateurs et portables dans cette station incroyablement vide, témoignant de l’activité omniprésente sur Talos I.
Au bout d’un moment, ces présences éphémères vont motiver le joueur vers une hâte : trouver enfin une présence humaine. Malheureusement, l’équipage de Talos I est désormais composé majoritairement d’étranges créatures métamorphes (vous connaîtrez aussi la joie de frapper des objets dans le doute !).
Étranges et quelque peu flippantes, mais ça va à côté de Calvin dans Life (film que j’ai juré solennellement de ne jamais revoir tellement j’ai eu peur, quoique je doute tenir ma promesse car il était très bon)


La peur ne vient donc pas des extraterrestres mais de ce vide, de cette solitude. J’ai ressenti beaucoup de compassion pour Danielle Sho, Kevin Hague mais également Alex Yu, le frère aîné de Morgan. Ils ne sont pas spécialement sympathiques pourtant : certains sont plus philanthropes que d’autres, mais la révolution scientifique dirigée par Transtar (l’entreprise où travaille Morgan) motive la soif de connaissance plutôt que l’empathie. À vous de prendre une décision pour cette galerie de personnages où le manichéisme n’a pas sa place.
Et bien sûr, vous pouvez éviter tout contact social en vous montrant indifférent : encore une fois, l’attitude de Morgan est dictée par votre gameplay.


Une dernière petite critique : la fin. J’en étais tombée des nues et je n’étais pas totalement convaincue. Alors j’ai été tout d’abord déçue mais patientez bien après le générique de fin, le plot-twist vous retournera l’estomac. Le souci, c’est que beaucoup de zones sombres persistent, donc pas le choix : il me faut vite retourner dans l’espace, incarner cette fois madame Yu et opter pour d’autres décisions.
Si vous êtes intrigué par Talos I et que vous êtes fan de SF, ne vous retenez surtout pas : embarquez dans les plus brefs délais !

Dans ce jeu, on peut être en état d’ébriété et se transformer en tasse. Je ne vois pas ce qu’il vous faut de plus !

Ah pétard, oui, une dernière chose : ce jeu est dur. Je n’ai même pas honte d’y avoir joué en facile car même au niveau du néophyte, je suis morte pas mal de fois et j’étais souvent à court de munitions. Essayez le mode cauchemar seulement pour vous faufiler et éviter les combats.

Violent.

             Quelques anecdotes sur ce jeu,
Prey possède le même titre que le jeu sorti en 2006 et édité par 2K Games. L’histoire avec Morgan Yu se complète de "Prey 2017" pour se différencier car les personnages et les histoires n’ont absolument aucun lien… Par contre, un petit easter egg apparaît dans Dishonored 3 : La mort de l’Outsider où le nom de Morgan Yu est gravé sur une plaque.

lundi 30 octobre 2017

Laisse-moi entrer, de John Ajvide Lindqvist,

Oskar a 12 ans et vit avec sa mère dans une banlieue glacée de Stockholm. Solitaire et discret, martyrisé au collège, Oskar n’a d’yeux que pour sa nouvelle voisine. Elle est si différente ! La petite fille ne sort que le soir, ne craint ni le froid ni la neige, et exhale une odeur douceâtre et indéfinissable. Oskar trouvera en elle un écho à sa propre solitude et ils deviendront vite inséparables Mais que penser des meurtres et disparitions inexplicables qui se multiplient dans le quartier depuis son arrivée ?
Une magnifique et sanglante histoire d’amour et d’amitié entre deux êtres seuls et différents.
Quatrième de couverture par Milady.
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« NON !
Elle se frappa la tête. Frappa encore et encore jusqu’à ce que l’image disparaisse. Mais elle ne le reverrait plus jamais. Ne pourrait plus jamais revoir une personne qu’elle aimait.
Je ne reverrai plus jamais une personne que j’aime. »
P. 320

J’ai adoré ce roman. D’accord, c’est froid. D’accord, c’est dérangeant. D’accord, c’est glauque. Mais hé : still a better love story than Twilight
Depuis quelques années, le vampire est un sujet de discorde entre les romantiques fans de bit-lit et les mordus de surnaturel horrifique. On se souvient encore de ce fameux article où Stephen King critiquait de façon virulente la manière d’écrire de Stephenie Meyer.
Finalement, Laisse-moi entrer serait une réconciliation entre ces deux clans car le roman mêle avec brio romance, horreur et urban Fantasy.

J’ai toujours reproché à la bit-lit une dose trop faible d’horreur : ici, John Ajvide Lindqvist s’affirme comme écrivain de l’effroi. Mais pas dans le domaine du surnaturel, car surprise !, la peur ressentie dans Laisse-moi entrer est provoquée par les côtés les plus sombres de l’humanité. Qu’il y ait des vampires ou non, cela ne change rien à la prostitution enfantine, la misère de la pauvreté et les harcèlements scolaires…
C’est toute l’essence de ce roman d’ailleurs : est-ce la présence vampirique qui ajoute de la monstruosité ou peut-on déjà en trouver dans un monde pleinement humain ?

L’auteur ne va pas aborder une opposition régie par le homo homini lupus, innocentant les monstres et blâmant ceux qui n’y ressemblent pas : c’est une trame plus douce qui attend le lecteur, une opposition entre l’âge adulte corrompu et l’enfance naïve, peu importe l’espèce. Et les deux acteurs de cette note plus légère, ce sont Oskar et Eli, liés par un amour comme on n’en voit que rarement, basé sur la découverte, la pudeur mais aussi la curiosité et le respect.
Un lien particulièrement fascinant et qui intéressera même les plus difficiles en romances.

Ces deux aspects sont donc véritablement les deux points forts de Laisse-moi entrer. Je ne suis pas amatrice de romance mais l’histoire d’Oskar et Eli m’a charmée. Je ne suis pas facilement effrayée et pourtant, j’ai frissonné et été écœuré plus d’une fois ! Résultat qui n’aurait pas été possible sans la plume travaillée de l’auteur (malgré quelques longueurs) et sans l’attachement ressenti pour ces deux enfants très particuliers.

Laisse-moi entrer est sous l’emprise de l’hiver scandinave, j’aimerais vous conseiller de le lire au coin du feu mais ce serait un luxe en désaccord avec cette histoire. Non, lisez-le vraiment pendant les jours les plus froids : dans la grisaille et les températures les plus glaciales, le lien entre Oskar et Eli n’en paraîtra que plus réconfortant.

             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• Le titre est une référence (traduite en suédois) à la chanson de Morrissey "Let the right one slip in". La chanson n’a pas de référence vampirique mais dans le roman, la phrase adopte un sens intéressant, faisant référence au fait mythologique que les vampires ne peuvent pas entrer dans un lieu sans avoir été invités.


dimanche 29 octobre 2017

La Dame pâle, d'Alexandre Dumas,

Au cœur des Carpathes dans le sombre château de Brankovan, les princes Grégoriska et Kostaki s’affrontent pour conquérir la belle Hedwige. Or Kostaki est un vampire qui revient chaque nuit assouvir sa soif de sang auprès de la jeune femme devenue l’objet d’une lutte sans merci entre les deux frères.
Quatrième de couverture par Folio, collection à 2€.
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Après deux romans, j’ai testé Alexandre Dumas avec le format nouvelle et le thème du vampire. Mais décidément, l’auteur français le plus populaire n’arrive toujours pas à se faire une place chez mes favoris…

Mix-up entre Carmilla et Le Tour d’écrou, La Dame pâle est une nouvelle qui se lit au coin du feu mais ne possède pas du tout la même force que les deux œuvres mentionnées : Alexandre Dumas nous entraîne dans une réunion de minuit où une femme partage son histoire. Elle met en garde : les scientifiques seront sceptiques et pourtant, il ne faut pas qu’ils mettent sa parole en doute !
Tout est installé dans ce prologue : une soirée pour des histoires d’épouvante, un archétype de la femme gothique dont le teint imite celui de la lune et un public suspendu à ses lèvres. Tous les ingrédients sont là, mais chassez le naturel, il revient au galop : l’ambiance gothique est vite piétinée par l’action qu’Alexandre Dumas affectionne tant.
Bien sûr, je ne vais pas blâmer l’auteur pour sa patte mais le thème du vampire s’accorde finalement assez mal avec ce ton porté sur l’action romantique.

Enfin, "romantique", "romantique", le vampire de La Dame pâle n’est pas des plus charmants.

Je n’avais pas lu la quatrième de couverture avant ma lecture et j’ignorais totalement qui serait le vampire et, trop nourrie par les drames anglais, [spoiler malgré la quatrième de couverture] j’étais persuadée que ce serait le « gentil » frère ! Alors forcément, j’imaginais une histoire d’amour déchiré, pas quelque chose d’aussi commun que le méchant frère qui devient le vampire et ainsi de suite…[/fin du spoiler malgré la quatrième de couverture]
De plus, je ne me suis pas spécialement attachée aux deux frères, bien plus affectée par la mère et sa présence matriarcale pesante mais efficace.

Une nouvelle qui devrait être lue par les grands fans de Dumas plutôt que les mordus de vampires. Pour les classiques français qui traitent du mythe du vampire, La Morte Amoureuse répondrait peut-être plus aux attentes des amateurs de gothique.

             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• Présentée comme une nouvelle indépendante, La Dame pâle est en réalité une histoire faisant partie du recueil Les Mille et Un Fantômes.


mardi 24 octobre 2017

Retour à Whitechapel, de Michel Moatti,

Amelia Pritlowe est infirmière au London Hospital et tente de survivre aux bombardements de l’armée allemande. Lorsqu’elle reçoit une lettre posthume de son père, elle n’imagine pas qu’elle va devoir affronter un cataclysme personnel : ce dernier lui apprend que sa mère, Mary Jane Kelly, a été la dernière victime de Jack l’Éventreur. Mue par une incommensurable soif de vengeance, l’infirmière va se lancer dans une traque acharnée pour retrouver le plus mystérieux des tueurs en série.
Par le biais d’un roman d’atmosphère captivant et richement documenté, Michel Moatti propose une solution inédite à l’énigme postée en 1888 : qui était Jack l’Éventreur ?
Quatrième de couverture par 10|18, Grands détectives.
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Si je suis vivement intéressée par les ouvrages sur Jack l’Éventreur (ou Jack the Ripper pour rester dans l’esprit british), j’avoue que j’ai lu peu de fictions autour de ce mystère alors qu’elles sont nombreuses ! Mais si l’année 1888 a nourri beaucoup de fantasmes, certains sont mal exécutés, voire kitsch et exagérés (si c’est possible…).
Retour à Whitechapel, malgré sa couverture très séduisante, me refroidissait un peu à cause de sa "double" narration divisée entre deux époques sordides. Plus que ça, j’ai cru que le criminel abordé dans Retour à Whitechapel était une sorte de copycat (ceux qui reproduisent les crimes d’un autre).
À force de lire de bonnes critiques sur ce roman de Michel Moatti (et la confirmation qu’il s’agissait d’une enquête sur Jack l’Éventreur et non une imitation), je me suis enfin décidée et c’est sans aucun regret !

Un phénomène appelé
"phossy jaw" en Angleterre.
Alors oui, le sujet a été souvent traité en littérature, et pourtant, Retour à Whitechapel se démarque grâce à plusieurs points qui deviennent des qualités vraiment appréciées.
Déjà, la place qu’occupent les recherches menées par Moatti : quand certains se contentent des dates et des noms des victimes comme seuls repères réels, l’auteur va jusqu’à inclure des extraits de journaux et de documents officiels. L’immersion est donc totale, aidée par une atmosphère soignée.
Il y a un véritable recul historique dans Retour à Whitechapel, amenant à réfléchir sur cette fameuse année : si Jack l’Éventreur est connu pour avoir défiguré la plupart de ses victimes, il faut savoir qu’on pouvait rencontrer des visages sans lèvres et sans nez dans les quartiers les plus misérables (et vivants en plus de ça). Les chapeliers respiraient et manipulaient du mercure toute la journée, les cotonniers inhalaient du coton et mouraient jeunes, les poumons remplis de fibres de coton ou encore les allumettières qui, au contact du phosphore, perdaient lèvres, dents… Finalement, comme l’écrit Michel Moatti : la révolution industrielle n’a-t-elle pas causé plus de dégâts qu’un "simple homme" ?

On peut trouver la photo du
corps de Mary Jane Kelly sur
internet sans difficulté ou pudeur.
La qualité nest pas optimale,
mais elle est pourtant authentique.
Étrange de considérer Jack l’Éventreur comme un "simple homme" et pourtant, il est peu probable qu’il soit un démon sorti des enfers ou un vampire : Jack l’Éventreur est l’identité macabre d’un tueur fait de chair et de sang. Michel Moatti joue intelligemment avec ce fantasme, car une fois le nom est révélé, le coupable reprend son véritable nom et n’est plus "Jack l’Éventreur".
D’autres personnes retrouvent leur humanité dans Retour à Whitechapel et j’en ai été émue : les victimes. Mary Ann Nichols, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Catherine Eddowes et Mary Jane Kelly sont des noms de femmes, c’étaient des femmes démunies condamnées à vivre à Whitechapel et à se vendre. Nous ne savons quasiment rien d’elles si ce n’est leur nom, la date de leur mort et les rapports d’autopsie. Aujourd’hui, on peut parler de Jack l’Éventreur avec beaucoup d’emphase jusqu’à oublier qu’il a au moins cinq victimes, cinq êtres humains doués d’émotions et possédant une histoire, aussi misérable soit-elle, et Michel Moatti fait un rappel à l’ordre de ce détachement presque cruel.

Ce roman est intelligent : au-delà de l’enquête et de la théorie partagée par Michel Moatti (qui est plus que plausible, j’ai été convaincue au passage), Retour à Whitechapel est humain, intelligent et apporte un autre regard sur cette série de crimes de 1888.

Les côtés historiques et juridiques sont donc deux points vraiment forts de ce roman, mais qu’en est-il du domaine littéraire ? Car Retour à Whitechapel est bel et bien un roman, très documenté, mais roman quand même.
Là encore, j’ai apprécié l’originalité du personnage : Amelia Pritlowe est une infirmière qui affronte les temps obscurs de la seconde Guerre Mondiale. Comme si la situation n’était pas déjà assez éprouvante, elle apprend qu’elle est la fille de la dernière victime de Jack l’Éventreur, la fille de Mary Jane Kelly. Amelia est donc une femme d’une cinquantaine d’années (oh bonheur ! j’aime quand le personnage principal n’a pas 15-20 ans) qui doit intégrer les cercles qui tentent d’éclaircir le mystère de Jack, groupes qui n’accueillaient pas le beau sexe soit dit en passant. Il y a donc une trame où Amelia, afin de découvrir qui a tué sa mère, doit mener sa propre enquête.
Je ne vais pas mentir : c’est surtout l’enquête qui intéresse, mais les deux fils conducteurs se rejoignent pour la conclusion et une conclusion qui tient en haleine ! [spoiler sur la fin] La moralité d’Amelia était plutôt douteuse pour le coup, le fait qu’elle empoisonne Walter Sickert m’a énormément surprise ! Mais au moins, le roman ne se termine pas sur une jolie réconciliation naïve. [/fin du spoiler sur la fin]
Sans oublier que la plume s’associe parfaitement au genre documentaire tout en conservant un talent de narration.

Si vous souhaitez mêler faits-divers et plaisir de lecture, Retour à Whitechapel s’impose même pour les ripperologues néophytes : inutile de connaître l’année 1888 sur le bout des ongles, Michel Maotti se chargera lui-même de faire (ou refaire) votre culture historique et criminelle. Et si vous pensez tout connaître sur l’Éventreur de Whitechapel, étudiez cet autre point de vue humainement riche.


             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• La majorité des extraits de journaux sont authentiques : de l’aveu de l’auteur, il y a bien un ou deux articles fictifs mais pas plus !
• Concernant la photo de Mary Jane Kelly, j’ai voulu pousser le vice pour un petit test justement : avez-vous été choqué d’avoir cette photo ? Ou est-ce que, comme pour les articles de Wikipédia par exemple, c’était comme "normal" ? Je suis curieuse d’avoir les réactions...

dimanche 10 septembre 2017

Passion et Repentir, de W. Wilkie Collins,

Sur le front franco-allemand, pendant la guerre de 1870, le hasard réunit deux jeunes Anglaises. Lorsqu’un obus frappe l’une d’elles, l’autre décide aussitôt d’usurper son identité pour rompre avec un passé infamant et vivre enfin une vie meilleure. Mais, très vite, les événements vont prendre un tour inattendu…
On peut faire confiance au génial Collins, rival et ami de Dickens, pour nous concocter une nouvelle fois un suspense diabolique et mettre à vif les nerfs de ses lecteurs. Ce féministe convaincu nous donne ici un de ses plus beaux portraits de femmes : celui de Mercy, pécheresse repentie et amoureuse, confrontée à toutes les bassesses et hypocrisies de la bonne société victorienne, mais qui finit néanmoins par accepter les plus durs sacrifices pour faire triompher le bon droit et la vérité.
Quatrième de couverture par Libretto.
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Avec ce titre digne d’un classique de la collection Harlequin, dur de croire que Passion et Repentir a été écrit par le pionnier du thriller Wilkie Collins, d’autant plus qu’il n’a rien à voir avec le titre en version originale. Mais le choix du traducteur n’est pas totalement injustifié : si Passion et Repentir n’est pas une romance qui pourrait se glisser dans la bibliographie de Nora Roberts, c’est vrai que la douceur et la brièveté de cette histoire surprennent quand on connaît quelques œuvres du juriste Collins.

Effectivement, avec ses études de droit, on sent que Collins ressort quelques cours et notions dans ses romans comme dans Sans Nom. Ici, les lois sont moins décortiquées et c’est la morale qui est mise en avant : Mercy Merrick est une femme noble dans l’âme mais pas dans la condition, son passé souillé (il en fallait peu à l’époque, ceci dit, pour être souillée… Genre, vivre dans un orphelinat ou un foyer) lui rend la vie dure et la jeune femme profite d’un coup du sort pour se hisser dans la société. Est-elle vraiment bien intentionnée ou est-ce seulement par égoïsme que Mercy Merrick prend le nom de Grace Roseberry ?
L’auteur fait surtout de Passion et Repentir un roman socialiste et révèle le caractère des personnes en ignorant leur rang social : les plus démunis, les pauvres des plus basses extractions peuvent briller par leur bonté, leur fierté tandis que les plus riches peuvent être mesquins, vulgaires… Mais si je comprends l’intention de Wilkie Collins en prenant en compte l’époque où ce message pouvait plus chambouler qu’aujourd’hui, l’auteur tombe malheureusement dans un piège que je ne pardonne pas : le manichéisme. Tout est soit tout noir, soit tout blanc au fur et à mesure que la lecture avance et le message perd en valeurs.

Par chance, les personnages sont plutôt agréables, avec une grande préférence pour Lady Janet qui ne manque décidément pas de piquant et ce dès le début :
« – Ma table n’est pas celle du club, fit-elle observer. Redressez la tête. Cessez de contempler votre fourchette – regardez-moi. Je ne permets à personne d’être démoralisé dans ma demeure. Je considère que c’est désobligeant pour moi. Si la vie paisible que nous menons ici ne vous convient pas, dites-le franchement et trouvez-vous autre chose à faire. Je suppose que ce ne sont pas les emplois qui manquent, pour peu que vous y postuliez ? Inutile de sourire. Je ne veux pas voir vos dents, je veux une réponse. »
P. 68

Mais c’est la seule qui possède vraiment un relief psychologique, quant au reste, il faudra surtout se concentrer sur les relations et les rebondissements. C’est ce qui fait la force du roman d’ailleurs : les rebondissements et le suspense. Wilkie Collins joue avec les nerfs de ses lecteurs et on a hâte de voir comment cette histoire va se conclure.

Pressés par l’intensité, les lecteurs risquent de tourner les pages à toute allure malgré quelques moments de mou où on en peut plus. Bien que ce soit un roman du XIXème, il est très facile à lire, Passion et Repentir pourrait même être une pièce de théâtre.


Pas mon Wilkie Collins préféré, loin de là, mais un roman agréable et qui se lit rapidement. Au moins, Passion et Repentir défendait les petites gens à une époque où une condition éclipsait les qualités d’une personne, bien plus qu’aujourd’hui.

Grâce à la couverture, je peux valider l’idée 18 du Challenge des 170 Idées :

             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• C’est toutefois dommage que le titre Passion et Repentir ne fasse pas honneur au titre original The New Magdalen, car Magdalen est la version anglicisée de Madeleine, faisant référence à Marie Madeleine qui est évoquée à plusieurs moments. Le titre original renforce l’intention de l’auteur quand le titre français appuie le côté sentimental et la morale.